lundi 27 novembre 2017

J'ai peur du vide


Dieu ne sait pas ce qu’Il attend. Ainsi parlait Patrick. « L’espoir fait vivre et l’attente fait mourir ». Ainsi parlait Renée. « On passe sa vie à attendre », soupirait Gérard qui ne faisait rien. Depuis que je suis sorti de l’enfance, je n’ai plus de patience, j’ai peur du silence et je répète les confidences.  La patience a cessé d’être ma qualité principale. Je suis sorti de l’enfance, hormis mon esprit dispersé comme un enfant sans discipline.

 

Dieu ne sait pas ce qu’Il attend, est-ce à dire qu’Il attend toujours ? Et si l’attente fait mourir, Dieu ne Se fait-Il pas mourir en passant Sa vie à attendre ? Il cherche la brebis perdue qui ne se satisfait pas des ténèbres. On se satisfait des ténèbres de crainte d’être ébloui. Sans compter la mauvaise volonté. Dieu n’est pas malade de la volonté. Sa patience n’est pas désespérée puisque la Volonté de Dieu est l’espérance de Dieu.

 

Mais moi, j’ai peur du vide. Il contrarie le sens des masses dont je me sers pour me guider. Le vide ne m’attire pas en bas ni dans la masse, mais dans le renfoncement. J’ai toujours soutenu qu’il ne fallait jamais laisser quelqu’un dans le vide. Le vide est cause de suicide. L’incompréhension ne fait pas se taper la tête contre les murs, mais se jeter dans un gouffre, malgré soi. Je crains d’avancer à gouffre intérieur ouvert. Nous nous étions promis de fiancé à fiancée de ne jamais nous laisser dans le vide même si nous devions nous séparer. Mais cette parole n’a pas été tenable. Nathalie est partie sans explication parce que je l’avais beaucoup offensée. Depuis, je rêve qu’elle me revienne et que la chaleur de ses bras m’entoure et me choisisse.

 

J’ai peur du vide, mais l’imprévu me remonte le moral. Il suffit que rien ne se passe comme prévu et je me dis que ma vie est magnifique parce qu’elle est atypique. On peut faire des orgies de rencontres. L’imprévu conforte l’improvisateur. Si Dieu ne sait pas ce qu’Il attend, est-ce à dire qu’Il improvise ? Dieu créée-t-Il à l’improviste ? La fantaisie est préférable à la folie. L’imprévu, c’est le grain de fantaisie, mais toutes les fantaisies ne sont pas improvisées. La fantaisie n’est pas impromptue. Qui n’improvise pas compose. Qui compose se compromet. Je ne sais pas composer. Dieu compose-t-Il ? Dieu se compromet-Il ?

 

Je disais à Nathalie : « Je t’aime comme je crois en Dieu ». Mon amour relevait de la foi. Lui manquaient les preuves d’amour. Je l’aimais en croyant, bien que l’amour soit charité. Je l’aimais, non pas en principe, mais en dyspractique. Autrefois, je croyais que Dieu croyait en l’homme. Mais si Dieu ne meurt pas d’impatience, alors il y a plus d’espérance en dieu que de foi. Où est la charité dans l’amour ? Nous manquons de pratique. « Je t’aime comme je crois en Dieu », disais-je à Nathalie. Nathalie est partie, mais Dieu reste.  Dieu ne me quitte pas pour me laisser à dire. La Parole de Dieu est comme un reste-à-dire. Dieu ne me quitte pas comme on laisse une marge de discours. Avant de mourir, Prévert s’interpella : « J’ai encore tant de choses à me dire ».

 

On s’étonne que je n’aime pas assez la joie comme on disait à ma mère qu’elle était inapte au bonheur. Mais la joie ne laisse pas de marge de discours. La joie qui ouvre à l’indicible ferme l’extension du domaine de la lutte pour l’art. La joie est souhaitable, mais l’art est nécessaire. L’art convoque à faire du beau pour la Gloire de Dieu et pour y trouver son compte, à supposer que la beauté sauve le monde.

 

Si le vide m’attire dans ses renfoncements, mon risque existentiel ne vaut plus la peine d’être couru, car il n’est pas connu. Le renfoncement isole chacun dans sa case. La case est une maison sans cause. La case où nous jette le vide est le lieu de la parole inhabitée. Nathalie et moi bâtîmes une maison de parole. Ce que la parole a bâti est indéniable, mais n’a pas besoin de titre d’existence. La parole n’est pas le langage et les mots ne sont pas la parole. Le langage est le mystère par lequel l’esprit met le feu au vide en passant dans le locuteur indépendamment de lui et sans lui demander son consentement. Les mots sont la segmentation de la parole en autant d’occasions d’égarement, de sorte qu’on se perde en paroles.

 

Verbaliser n’est pas crééer selon le Verbe, ce n’est que dérouler le visible. Si verbaliser revenait à crééer selon le Verbe, il suffirait d’avoir conscience pour changer la réalité. Or si la création n’est pas une fantaisie impromptue, le dessein qu’elle poursuit est inconscient. Dieu créée en ne sachant pas ce qu’Il atend. Soit Il créée inconsciemment, soit Il créée à l’improviste.

 

Je ne compose pas parce que je ne sais pas écrire. Dieu n’a pas mes infirmités, mais Il créée par la Parole que l’Écriture ne fait que relater. La relation est une leçon. Et ce que la Parole créée est indéniable. Toute maison de parole est indestructible. On n’y vit pas dans le vide.


 

jeudi 26 janvier 2017

La pensée comme une phrase

(Extrait du roman d'un phraseur, partie V) Je pensais parler de la pensée, mais je dois passer à l’action. Je suis l’homme de triades. Pensée, parole, action, voilà une triade faite pour moi. Et s’il m’était possible de dire ce qui précède ! L’existence précède l’essence, la substance est dans le nom, l’action est dans le verbe. Je n’ai jamais su passer à l’action. J’ai forgé de la pensée une définition formidable, un jour que je répondais à un ami qui m’écrivait d’abord par désoeuvrement, avant de s’apercevoir, nous avoua-t-il entre deux vins (et nous aimions lui servir à boire) que, toute sa vie, il avait cherché à écrire, et qu’écrire l’avait aidé à vivre. Francis m’avait dit que je l’avais ressuccité d’entre les morts. Et quand je suis parti, avec ma fiancée sous le bras, il en a eu assez de vivre et il est tombé sous le métro. Avant cela, il avait subi un incendie, un jour que nous avions échangé des propos incendiaires à propos du rôle du feu dans l’evangile de Saint-Jean. J’avais forgé une définition formidable de la pensée dans une lettre que je voulais lui envoyer, mais qui demeure à jamais « IGNOREE DU DESTINATAIRE » selon le titre d’un livre d’André suarès dont il m’avait fait la recension, en regard duquel il voulait intituler ses lettres : « connues du récipiendaire », bien qu’il eût trouvé un bien meilleur titre en envisageant « Epaules de Saint-Pitre », mais il avait le chic dese rabattre sur les mauvais titres. Un jour il nous avait envoyé un petit déjeuner sur la lune, mais il ne tarissait pas d’éloges pour un de ses poèmes qui commençait ainsi : « M. Flaubert/A fait pipi par terre », où flaubert était un chien. Ici, il s’était arrêté à l’évidence qu’une lettre qui arrivait à destination et qui avait quelque chance d’être lue par son destinataire en était connue, ce qui n’avait pour lui aucun caractère d’évidence, car il n’avait pas été reconnu, et se croyait le fruit d’un inceste dont sa mère avait accusé son grand-père et pour lequel le bonhomme avait été jeté en prison dans un village de bretagne, ce qui m’avait été confirmé par un témoin oculaire de cette histoire, un jour qu’il la narrait en parlant très fort sur le coin d’un mastroquet dont la patronne était sa payse et ne s’attendait pas à ce qu’il la raconte en s’en presque vantant. Il savait tout raconter et adorait s’immiscer dans les conversations. Un jour, quand nous entrâmes dans le bistrot où nous écumions des journées entières, il mima si bien Mahler qu’une stupeur s’empara des clients, car ils croyaient que Mahler était revenu. Flaubert mimait Mahler. M. Mahler a jeté sa bière par mégarde derrière le bar tandis qu’il pissait au bas du zinc. « C’est une vraie chiasse, ce blog », m’avait-on jeté en commentaire la dernière fois que je jetai mon dévolu sur ce roman d’un phraseur. La scatologie est l’escathologie du chant du signe. Le lendemain de l’incendie chezFrancis, quand je finis par accepter d’en recueillir les cendres en l’allant voir à l’hôtel où la mairie l’avait logé, nous finîmes par prendre le métro, et M. Mahler me parla de Malraux comme s’il avait écri L’espoir. Pourtant il ne supportait pas qu’on le sommât de donner un coup de pied dans la mer, cette mer dont il estimait que les lettres qu’il m’envoyait étaient des bouteilles qu’il y jetait, cette mer où il nous conseillait de faire des galipettes, Nathalie et moi, comme nous lui envoyions une carte postale du Guilvinec ou de l’île de Sein. Je ne goûtai pas immédiatement les immictions de Malraux dans ma boîte aux lettres. Aussi envoyai-je bouler par jalousie ses recensions d’auteurs dont il ne savait que dire qu’ils avaient encore tant de choses à nous dire, après m’être pris la tête, en lui envoyant une dérouillée sur la pensée où je croyais avoir trouvé l’atome universel, pour avoir ainsi formulé ma définition : « La pensée humaine est la rencontre électriquement organisée entre deux infinitésimaux universels présents dans notre cerveau. » Plus tard on me fit savoir que cette définition était soit vaine, soit statique. Je ne sais plus si on prétendit m’imposer silence sur ce que la pensée serait comme le temps, indécidable à la différence d’une phrase, dont j’ai toujours tenu que la poésie cherchait à retrouver la scansion, indépendamment de toute rythmique. La littérature ne m’a jamais intéressé qu’en tant que pensée. Si j’étais passé à l’action et m’étais, par exemple, décidé à vaincre mon « à quoi bonisme » en enseignant, je me serais consolé de faire œuvre inutile en me disant que j’apprenais aux enfants à penser. Il faut lire pour penser et non pas penser pour lire. La pensée est l’envers de la mastication selon Molière. Je n’ai jamais cru que la littérature fût en quoi que ce soit indispensable à la vie. Il faut penser pour vivre et écrire pour penser. L’esthétique est un horizon différent. On peut s’affranchir du beau beaucoup plus aisément que du vrai, et je fus long à me laisser convaincre que je devais lire autant qu’écrire. Pourtant j’ai toujours écrit pour être lu. Si mes « éventuels lecteurs », pour parler comme mon ami de plume de la bouteille à la mer, avaient raisonné comme moi, je ne serais pas beaucoup lu. Et justement je ne le suis pas. Pourtant je n’ai jamais pratiqué une écriture inadressée. Si je suis peu lu, ce n’est pas que je conchie la composition, mais je ne crois pas en la littérature. Je crois qu’on peut faire le départ d’une pensée. Je crois que la pensée est un espace mental qui diffère en ceci du temps qu’elle n’est pas fluide et que le présent ne fuit pas celui qui voudrait l’arrêter. Je crois que la pensée est une phrase. Et je ne crois pas en la littérature. Dans mon jeune temps, il m’aurait plu d’être littéraire, mais c’est une pose qui m’a passé. La littérature est une adolescence. J’aime avoir été cet enfant qui ne voulait pas lire et préférait écrire, et être devenu cet adulte qui aime à penser, d’autant que la pensée est une phrase. Je préfère les phrases qui commencent par « je crois que » à celles qui commencent par « je pense que ». La littérature est une adolescence, car elle exprime un chagrin. Le chagrin est sans réciproque. J’ai été un enfant plein de chagrin, et je n’ai écrit en ayant pitié que de moi-même. Plus tard, je suis devenu plus impitoyable encore, mais j’ai compris qu’il ne fallait pas exprimer son chagrin. J’ai admis mon insensibilité. J’ai compris que seul comptait de réfléchir. Un pronom réfléchi a quelque chance d’être réciproque, et les relations humaines sont en recherche constante de réciprocité. Ce n’est pas parce que la réciprocité est inatteignable que sa recherche n’est pas légitime. Il ne faut céder à aucun chantage ni à aucune culpabilisation, ce qui ne dédouane pas d’être un roc d’insensibilité à mesure qu’on pleure moins et qu’on pense davantage. On n’a pitié des autres que par transfert de pitié de soi. On est un roc d’insensibilité. La pitié naturelle est ce qu’il y a de plus narcissique en nous. Je veux bien que la compassion soit différente, et qu’elle exige un effort moins naturel. Mais je ne sais pas faire le départ entre la pitié et la compassion. J’ai eu moins de pitié de l’incendie survenue chez mon ami dont je suis allé ramasser les cendres dans un hôtel où il est devenu Malraux, ou bien j’ai eu moins pitié de sa mort survenue à cause de mon abandon de Paris, que je ne me suis réjoui qu’il m’ait fait ce cadeau de prétendre que je l’avais ressuscité d’entre les morts. Je ne sais combien de fois, ma mère m’a juré que je causerais sa mort. Eh bien je crois que sa mort, même si je la causais, finira par me causer moins de chagrin que ne me cause d’indignation qu’elle ait pu me faire porter la responsabilité anticipée de sa mort. Grandir, c’est peut-être avoir plus de haine que de chagrin. La haine vient à mesure qu’on réfléchit pour apprendre la réciprocité et qu’on pleure moins sur soi. Car on ne pleure que sur soi. Comment les mystiques peuvent-ils parler de don des larmes ? Ce don serait-il communiqué par cet Esprit qui apprend à notre esprit, porté à la pitié, ce qu’est la compassion ? Alors qu’il y a moyen de faire le départ entre deux pensées, peut-on faire le départ entre l’Esprit et la compassion ? Comment je suis venu à l’orgue est très émouvant. Il y a plusieurs péripéties, mais la plus belle est ce jour où les bénédictines de Jouarre m’ont appelé et m’ont intimé de venir, car leur sœur organiste était allée soigner sa mère et avait en réalité décidé de se carapater. Je ne m’y suis guère rendu que deux fois. La première fois, les routards envahissaient la gare de l’Est à 5h du matin. La seconde fois, j’avais inondé ma chambre, et les sœurs ont dû, tout bien pesé, penser que je leur rendais moins service que je ne causais de dégât dans leur hôtellerie. Mais en cette seconde occurrence, je fis la connaissance de Gustave Martelet, dont je jouais la messe des rameaux et qui donnait, l’après-midi venu, une conférence dont le thème était : « Si Christ n’est pas ressuscité, vide est notre foi ». Si mon verbe est seulement au service de la Croix ou de mon chagrin, vaine est ma littérature. Si je n’ai pas ressuscité Malraux d’entre les morts, vaine est ma vie. Et plus vaine est la mort de Malraux, s’il meurt après que je l’ai ressuscité, que la résurrection qu’il aura reçue de moi, ou de Christ Qui l’aura ressuscité à travers moi. Plus vaine est la mort de Malraux ou mon chagrin d’écrivain que la pensée à travers laquelle, par-delà le verbe, il m’est possible de lui octroyer la résurrection. N’importe pour le moment que la Pensée soit le Père, que la Parole soit le Fils, et que la parole précède la pensée, ou que le Fils précède le Père, ce qui obéit à une logique de désaffiliation beaucoup plus saine que l’idée hébraÏque que le Fils est la cible du Père et doit aller dans la direction que le Père a fléchée. Peut-être que la vie a fléché notre direction, mais c’est à la pensée de déterminer notre vie, comme si elle nous précédait et n’était pas notre père, j’avais fait trop de ddégâts dans la chambre. Après la conférence et que j’eus fait trop de dégâts dans la chambre en l’inondant comme on cause un sinistre, la sœur me ramène à la gare. Le Père Martelet revenait à pieds. J’ignorais que nous nous retrouverions dans le train. J’ai toujours été très mondain. Nous avons beaucoupparlé. Il était accompagné d’une artiste peintre, comme était ma mère. Je lui ai dit de moins insister sur la grandeur de l’homme. La femme peintre acquiesça. Il me dit de ne jamais prendre de cours d’orgue, car j’allais gâter mon don. Et il me conseilla de lire son livre : « Evolution et Création », il était un disciple de Teilhard qu’il n’avait jamais rencontré. Ce livre résumait toute la philosophie issue de l’évolution. Les thèses de Feuerbach me séduisaient surtout. Gustave Martelet butait sur la transcendance de l’esprit, qui cessait selon lui si la mort l’araisonnait. Et la mort l’araisonnait si l’esprit était situé quelque part, dans un espace précis, était localisé dans le cerveau, comme ma définition de la pensée humaine posait que tous les atomes spirituels y séjournaient potentiellement. Si l’esprit avait une localisation cérébrale, la mort devenait transcendante à l’esprit. Si l’esprit devenait réductible à une phrase, la mort y mettrait le point final. Et vide serait l’effort de vie que nous aurions mis à situer le verbe dans l’action. Cela n’a lieu que si nous confondons l’esprit avec l’Esprit, le chagrin et la pitié, la pitié et la compassion, la littérature et la pensée. La pensée fixe l’esprit dans l’espace, l’Esprit le recueille dans le temps. La philosophie est spatiale, la littérature est temporelle. La mémoire est la matière de la littérature, l’esprit spatialisé est la matière de la pensée. Or l’esprit spatialisé en pensée est volonté. La volonté est surhumaine. La volonté passe l’homme. La volonté n’est pas dans la puissance humaine. La volonté est potentielle. La volonté ne contient que des atomes spirituels. La pensée comme la phrase n’est qu’un agencement de ces atomes. Seul Dieu a une Volonté et est capable d’écrire une phrase qui soit un acte et non un attribut. Nous nous abusons en croyant poser des actes littéraires. La mort n’est pasplus transcendante à l’esprit que la pensée. Teilhard dit quelque part, dans CE QUE JE CROIS, me semble-t-il, que Dieu a laissé la nature à la discrétion de ses lois qu’elle s’est données par liberté, et n’agit que sous ces lois, en les subvertissant par Grâce. La Grâce est un jaillissement qui subvertit. La Grâce ne se superpose pas à la nature, elle agit par en-dessous. Les lois de la nature sont un peu comme la manière dont les atomes spirituels se rencontrent dans notre pensée. Nous sommes incapables de fixer ces lois qui proviennent de notre liberté, et que Dieu convertit en littérature, ne les retournant pas dans le puits sans fond de notre impuissant chagrin, mais dans ce don des larmes qui n’est peut-être que nostalgie de la volonté. L’homme est incapable de volonté, donc d’action, donc de bien. Il est incapable de passer à l’acte. Il fait aussi bien de noircir son tableau en pensant que son élan vital vaut mieux que la vie qu’ilpeut redonner. J’ai été incapable de donner une définition satisfaisante de la pensée humaine. Dans la mesure où je suis incapable de transformer une phrase en acte, je ne peux pas attribuer correctement la pensée à quelque rencontre. Je ne peux m’attribuer ni mérite ni démérite. L’art est une Grâce dont le travail gâte le don. Toute volonté de travail n’est que la nostalgie d’une potentielle inspiration. Nous ne sommes que des personnes potentielles, des monstres prometteurs. Je suis moins prométhéen qu’il n’y paraît. Je ne désespère pas de moi.

lundi 2 janvier 2017

Rupture d'intériorité

(Troisième partie de « Je ne Te cherche plus, Seigneur ») Seigneur, j’ai peur, comme tous les provocateurs. Tu m’avais donné une belle vocation. J’ai eu peur. Je suis devenu provocateur. Déjà, bachelier, on me disait : « Tu aimes à choquer ». Je pissais dans la rue pour scandaliser les bourgeois. Les provocateurs sont sans défense, Alors ils attaquent, ils sont chabraques. J’étais né malingre et soumis. Je n’opposais rien au chagrin qui me terrassait dès mes cinq ans. J’étais la patience incarnée. La sœur qui séchait mes larmes Me chantait : « Réjouis-toi Marie ». Elle est à Madagascar. La musique malgache est la plus belle du monde. Les chabraques attaquent, Et ceux qui n’étaient pas faits pour le combat, ne trouvent pas leur place dans la vie. Affligé d’une infirmité sociale, Je me suis désocialisé, La paresse et la lâcheté aidant. Je n’étais pas un imbécile, Mais un paresseux et un lâche. Claudel ne disait pas mieux de lui, Il avait « beaucoup de moyens ». J’avais le travail facile, J’aimais faire les choses à la dernière minute, Et ne pas méticuleusement poser mon manteau sur le dossier de la chaise. J’avais un peu le trac Quand je passais un examen, Mais je n’en voyais pas la nécessité. Au bout de trop d’années delutte, L’agneau que j’étais s’est transformé en lion, Endossant fièrement mon totem astral, le taureau, ce propriétaire. Je suis passé de la vocation à la provocation, De l’absence de défense à l’attaque (j’aurais dû devenir avocat), Et de l’agneau au taureau. Ce n’est pas une déculotée transgressive, C’est une régression intérieure, Rendue indispensable par la loi de la vie. Je n’irai pas en enfer, car j’accumule les remords. Ne pas en avoir, c’est mourir deux fois. L’enfer, c’est l’absence de remords Et le diable, c’est l’engrenage. La loi de la vie est la loi des séries. La loi de la vie combat la loi de Dieu. Le Créateur a donné toute latitude à la nature. Mais IL pleure sur ce qu’elle a fait de sa liberté. A treize ans, j’ai découvert l’insomnie, Et puis j’ai eu peur de m’endormiir, enfin j’ai fui le sommeil comme le sommeil m’avait quitté. « Il ne te manque pour être éveillé Que d’être décloisonné », M’a dit Jean-Paul bourre enme faisant traverser. Nous ne nous étions jamais vus. Le Créateur ne dépose pas la nature. Mais il s’oppose à ses lois qui restent légitimes En vertu de la liberté de la nature. Le Créateur s’oppose aux lois naturelles En soustrayant ceux qu’elles affligent A leur pouvoir de nuisance. A treize ans, je voulais faire oraison. L’insomnie m’a donné peur du silence. Aujourd’hui je ne sais plus prier. Le Créateur soustrait Ceux que la nature afflige En devenant ces dépouillés. « Un pauvre a crié, Le Seigneur entend », Il devient l’objet du mauvais sort. Le sort ne s’est pas acharné contre moi. Mais comme j’attaquais sans savoir me battre, Je ne pouvais pas gagner. Le Seigneur entend-il la prière de celui qui ne sait plus prier, En qui seul l’Esprit gémit : « Père » ? Nous avons répudié le père, Nous nous sommes décapités En nous coupant de notre chef. Le mien aimait beaucoup l’enfant que j’étais. Mais come il avait été orphelin très jeune, Il tint à se fâcher avec l’adulte que je deviendrais. Ce n’est pas moi qui ai tué le père, J’ai toujours trouvé cette injonction suicidaire, C’est lui qui m’a renié. Son reniement était partiel, il m’a dit : « tu dilapideras », Et j’ai dilapidé son héritage. Mon père m’a déshérité En lançant contre moi la fatwa qu’il me fallait dilapider. J’ai la nostalgie de prier, Je voudrais savoir travailler, Et je voudrais savoir me battre. Je ne voudrais pas attaquer, Ni me défendre, mais me battre, Peut-on se donner un tempérament ? Je ne crois pas en la conversion, Car je n’ai jamais vu un tempérament changer, Je ne demande qu’à être démenti. Quand je te dis, Seigneur, Que je ne te cherche plus, D’abord je suis fier de mabravade, Et puis je déplore ce constat. Je ne te cherche plus, Car je suis en rupture d’intériorité, Les détournements de ma vie ont conspiré contre elle. La vie procède à un détournement de notre vocation En tribulations et provocations. Quelle est la véritable histoire Que raconte le langage des événements, celle de notre âme ou de notre moi ? La vie procède à une subversion de notre histoire Par rapport à l’écran plat, Au transparent que notre créateur Aurait voulu faire de notre vie. Le créateur aurait-Il voulu Que notre histoire consonne Avec notre personnalité ? Nos destins ressemblent plus A nos caractères Qu’à nos personnalités. Notre existence donne une histoire A une vie qui eût été un reflet, Sans être jetée dans l’expérience. « Bienheureuse [expérience] ou faute de l’homme, Qui nous valut un tel sauveur », Un Dieu détournant la nature. La destinée est diversion, La vocation est conversion, je ne sais pas revenir à moi. Pour revenir à moi, il faudrait que je me ressaisisse, or je ne peux pas me saisir, Moi que Dieu n’a pas saisi. Un jour IL m’a touché. Mais je ne lui ai pas tout donné. Alors IL m’a abandonné. Dieu m’a en partie renié, Après mon reniement total, Dieu demandetout. En rupture d’intériorité, Voilà le tableau sans retouche De celui qui attend la visitation de sa très sainte trinité. Je ne te cherche plus, Seigneur, Mais si Tu me saisis, Tu combleras mon plus cher désir, Qui est de T’appartenir .

samedi 31 décembre 2016

Attente d'écrire

(Suite de « Seigneur, je ne te cherche plus » qu’on pourra trouver sur http://www.cooperativepoetique.blogspot.fr J'attends d'écrire. Et pourtant je m’étais jurer de ne pas formater l’expérience. Je l’ai commencée en entendant véronique Lévy parler, il y a deux jours, de son livre ADORATION, où elle a l’air de disposer d’un progrès spirituel. Longtemps j’ai cru que le progrès spirituel était linéaire. Saisissait des obsessions nouvelles et épurées de lire à chaque fois autre chose dans le texte, carentre deux lectures, on avait avancé. J’ai toujours cru, en revanche, en l’amnésie des étapes du progrès spirituel. J’ai mis dieu au défi de ranimer ma foi et d’écrire en moi comme autrefois. Je L’ai mis au défi de me charger d’une Parole qui prouverait que j’ai son sceau. Mais Il tarde à se manifester. On perd patience quand on sort de l’enfance. L’espoir fait vivre et l’attente fait mourir. L’attente ne fait pas mourir celui qui agonise. L’enfance est impétueuse, mais a le temps long, car elle est pleine d’espoir. « IL faut être comme les enfants, tout entier dans ce qu’on fait. » Je ne connais pas de plus belle définition de l’autre. L’enfant, c’est celui qui n’a pas besoin de se convaincre que « je est un autre » pour être étranger à lui-même. L’enfant désire à proportion qu’il ne peut pas se satisfaire. L’enfant jette sa gourme et ne peut pas chercher sa gourde. L’enfant mise entièrement sur l’autre. L’enfant ne s’impatiente pas, car il croit que l’autre ne le décevra pas. L’enfant attend dans l’espoir. L’espérance arrive quand l’espoir est perdu. L’espérance est une attente qui n’a plus l’espoir du retour de « j’attendrai ». L’espérance est une attente désespérée. Je vis comme si je n’avais pas d’espérance. Longtemps, j’ai cru en étant persuadé que la charité était au bout de mon espoir. Je n’ai jamais espéré que la charité. Je n’ai pas vu la charité forger le monde dont je gardais l’espoir dans l’enfance de ma foi. J’ai désespéré de la charité en m’insurgeant que la foi doive s’adosser à l’espérance. Je n’ai pas supporté que la foi, qui n’a d’appui que dans sa force, se prolonge indûment par une attente désespérée. L’espérance attend sans besoin le ciel qu’elle voit déjà. L’espérance désespère de la charité, et c’est pourquoi elle fait languir la foi. L’espérance rend la foi languide. L’espérance est la foi des alanguis. L’espérance fait infuser la foi infuse, qui ne demande qu’à brûler au feu de l’esprit, que l’espérance a éteint en moi lorsque j’étais à bout d’’espoir. J’ai connu une extinction de l’espérance, puis de l’esprit, après une Epiphanie de langues de feu. Je me suis protégé contre cette extinction. J’ai interposé deux choses entre dieu et moi : l’acceptation et la dérision. èhL’acceptation est un baume de réassurance dont on sécrète la carapace pour ne plus dépendre de l’autre à la façon d’un enfant. L’acceptation est une arme de destruction massive qui se présente comme le casque de ce salut qu’on ne peut pas se donner. L’acceptation de soi est une grâce narcissique qui désespère de la Grâce. L’acceptation est une Grâce qu’on se fait sans autorité pour la rendre servile à la cause qu’on se devient en cessant de se recevoir. La dérision est une maladie contemporaine. La dérision touche d’abord le signe. La dérision révoque le signe en désespoir de dieu. Mais caractériser ainsi l’origine de la révocation qui est dans la dérision cède à la facilité paresseuse d’une analyse superficielle. La dérision ne se dégoûte pas tant en désespoir de Dieu qu’elle n’ose pas initier le mouvement provoqué par la foi. La foi est un élan suivi d’un mouvement. Beaucoup aiment recevoir l’élan, mais peu nombreux sont ceux qui acceptent de le prolonger en mouvement. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Les élus sont ceux qui reçoivent l’onction de l’Esprit, élan et mouvement. La dérision commence quand s’arrête l’adoration. L’adoration s’arrête lorsque nous perdons la capacité d’être un autre. Nous perdons la capacité d’être un autre lorsque nous perdons la foi. Nous perdons la foi lorsque nous commençons à mesurer nos efforts et que faire effort nous pèse. L’élan de la foi contient un mouvement qui pèse assez pour nous dispenser de le faire. L’élan cesse de peser quand nous lui coordonons le mouvement. Le mouvement de la foi ne pèse pas. Nous ne recevons l’onction de l’esprit que quand nous adhérons à l’élan par le mouvement. Avant nous sommes brûlés sans aimer le feu ni tanner le cuir de notre peau nue. L’esprit est le contraire de l’enfer. L’enfer est un feu qui ne s’éteint pas, l’esprit est un feu qui nous brûle. Celui que la foi a brûlé ne peut pas désespérer, car il n’est plus là pour se voir. Mais il ne peut pas non plus attendre que l’espérance marche à la traîne du mouvement par lequel il répond à l’élan. La foi est un principe actif. L’espérance attend le ciel qu’elle voit. La foi cohabite avec l’espoir. Mais on ne peut pas croire et espérer à la fois. L’espérance ne va de paire avec la foi que quand on désespère de la charité. On désespère de la charité, parce qu’on ne la pratique pas. ON désespère de la charité quand on en aime le mouvement et non l’élan. On désespère de la charité quand on voudrait essentiellement que les autres nous la fassent. Or cette attente d’être bien traités des autres est bonne, car nous nous traitons come autres en voulant que les autres nous traitent. La charité est le seul élan qui croit que le mouvement en est porté par le désir qu’on en a. Nous croyons aimer en désirant aimer. Je ne peux pas du tout savoir que j’aime. La charité ignore tout de ce qu’elle fait. Mais la foi n’ignore pas qu’un mouvement la requiert. Quand nous nous rfusons à ce mouvement que le calcul retient, nous tombons dans la dérision. La dérision résulte d’une absence d’adoration qui ajoute au mal du monde la charité qui ne lui est pas faite. La dérision et son cynisme sont pires que le mépris. Le mépris déconsidère, la dérision ne considère pas. Le mépris est un blason, la dérision est blasée. Le mépris est interdit par l’Evangile sous peine de la géhenne de feu. La dérision éteint l’esprit. La dérision engonce qui s’est protégé du mouvement de la foi à travers elle et le baume de l’acceptation qui est une grâce narcissique autoproduite. Le quiétisme rend obèse. Le quiétisme est la réplétion de celui qui n’attend plus rien de la foi. L’obésité de ces enfants attend la charité de ces ouvriers qui les feront tomber du toit dans le temple devant Dieu pour qu’Il leur dise : « Lève-toi et marche ». J’attends que l’Eglise croie au miracle. J’attends d’écrireet de marcher.

samedi 29 octobre 2016

La passion de la foi

J’ai la passion de la cohérence. La condition humaine est incohérente. Mais il ne faut pas laisser se majorer ces incohérences. Je crois qu’on gagne en cohérence quand on se connaît suffisamment. Le plus insupportable est d’être incohérent avec ses valeurs, d’être un croyant non pratiquant, non des rites par lesquelles elles se communiquent et sont transcendées, mais de ces valeurs elles-mêmes, telles qu’elles doivent s’incarner dans la vie. Car une valeur qui n’est pas incarnée ne vaut rien. Il n’y a pas de transcendance morale. La vérité vaut mieux d'être mise en question que présentée en propositions qui imposent autant de réponses et un donné-à-croire. D’ailleurs le Christ, Qui affirmait être la Vérité ontologique, disait être venu « pour une remise en question ». A quand un credo qui se proposerait dans la question plutôt que dans l’affirmation, ne faisant pas profession d’agnosticisme, mais non seulement n’affirmant pas ce qu’il ne peut pas savoir, ne confondant pas foi et certitude, mais gardant vis-à-vis du Mystère l’humilité de la question : « Si ta bouche proclame, si tu crois dans ton cœur. » Henri Tisot disait que le serpent avait des oreilles en forme de point d’interrogation. Dès lors, que faire ? Surtout si « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment », le cardinal de rEtz, ce prince de l’Eglise, contredisant directement l’Evangile, qui appelle à ne pas être ambigu sur le plan moral : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non, que vous donniez en ignorant ce que vous donnez, et que vous ressembliez de préférence au fils qui dit non, mais fait la volonté de son père, qu’à celui qui promet de la faire et disparaît dans la nature. Il n’y a pas de transcendance morale autre qu’active. D’où l’impossibilité d’être ambigu. Au contraire, la foi est interrogative, d’où l’obligation d’être ambigue face au Mystère. La morale est assertive, la foi est interrogative. Le serpent a des oreilles en forme de point d’interrogation. Pourtant c’est le premier des confesseurs (cf. LA FOI DES DEMONS). Adam était placé devant l’évidence de dieu. Le serpent était dans la relation à Dieu, une relation disqualifiante. La foi du serpent était interronégative. La foi du diable a poussé la question jusqu’à la négation. Le serpent voulait être intelligent. L’intelligence interroge. La révolution de l’intelligence instaurée par les Lumières a consisté à donner le nom de raison à l’entendement, intelligence moins taxinomique et scolastique qu’interrogative jusqu’à la négation. Le problème du serpent est d’incliner vers la négation. L’humilité, mais aussi l’intelligence de la foi en question est d’incliner à affirmer. La foi incline à affirmer, fût-ce pour accrocher son détachement à du certain. La foi est une question qui incline vers l’affirmation. Le cynisme de l’intelligence qui ne veut pas savoir incline vers la négation. Ce cynisme culmine dans l’affirmation que la science procède par hypothèses et ne présentera jamais de solution de l’énigme. J’ai la passion de la foi. Ma passion de la foi est liée à ma passion de la cohérence. Le manque de charité devrait être un délit évangélique. J’ai la foi et j’aime la charité. Beaucoup de ceux que je vois faire profession d’être croyants n’ont pas la foi et manquent de charité. Je ne suis pas intègre sur le plan moral. Mon intégrité est personnelle. L’intégrité est l’autre nom de la cohérence. Elle est liée à la foi qui aime la charité.

mercredi 26 octobre 2016

Hollande moraliste

Content de lire le pavé de #Davet et de #Lhomme sur #Hollande. Les médias superficiels ne l’interprètent à charge que parce que, dans la partie LES AUTRES, il y a deux chapitres intitulés, l’un « Les emmerdeurs » et l’autre « Les boulets ». On pourrait m’objecter que #Hollande est un non sujet. On cesse d’être un non sujet quand on est président de la République. Outre que dans l’absolu, il n’y a pas de non sujet. Hollande m’a parlé de moi à au moins deux reprises. Aurais-je une ambition présidentielle ? Je l’ai eue, mais les autres nous reprisent). Plus exactement, surtout dans la deuxième, il m’a parlé du regard que les autres portent sur moi. - Davet et Lhomme le comparent au brillant médecin qui ne sait pas soigner la maladie dont il a parfaitement repéré les symptomes. Comme si l’on n’était pas, toujours et fatalement, incurable de soi-même. On se critique et se dénonce, mais on ne peut pas se guérir. Les autres voient qu’on ne se guérit pas, ils en concluent qu’on nie qu’on est malade. Les autres pourraient nous guérir et nous pourrions guérir les autres. Il devrait en aller de la maladie comme de la chance : elle est distributive, on a de la chance quand on la distribue, qu’on renvoie l’ascenseur. Mais on préfère capitaliser que distribuer. On se dénonce soi-même, mais on critique les autres. On manque de bienveillance à leurégard. On les calomnie. On oublie qu’on est soi-même plein de limites et d’incohérences. Ils nous enfoncent et nous ne les guérissons pas. - Avant de prendre une décision importante, Hollande consulte et ne tient pas compte des avis qu’on lui done. Conclusion hâtive, péremptoire, qui se fie aux apparences. On prend conseil, non pour en suivre un aveuglément et que le conseilleur suivi soit trop content de prendre barre sur nous,mais pour discerner le bon parti, celui où se situe ce que nous croyons être la raison. Notre jugement est une ruche où les autres jouent provisoirement le rôle d’abeilles. Ce n’est pas les utiliser que de les écouter sans leur obéir. C’est croire que la pensée est relative. Elle est relative à celui qui l’exprime aussi bien qu’à la vérité. Notre propre pensée n’échappe pas à la relativité. Mais nous sommes le sujet qui porte notre pensée. Nous ne pouvons pas la concevoir aussi relativement que la pensée des autres, car nous ne sommes pas relatifs à nous-mêmes. Surtout, nous ne pouvons pas révéler que nous la concevons aussi relativement : il y a des limites à la transparence. Ne pas respecter celles-là serait s’exposer sans armure au jugement des autres. On peut vivre dans la transparence pour retrouver la nudité originelle. On peut être nu devant Dieu à la face des autres. Mais on ne peut pas être nu devant les autres à la face de soi-même. Les autres ne feraient qu’une bouchée de nous. Ceux qui reprochent à quelqu’un de consulter autrui sans suivre son avis(pour ne pas être abandonné à son conseil) en déduisent généralement qu’on veut ou qu’on croit toujours avoir raison. Ils ne connaissent pas le degré de relativité dans lequel on se situe vis-à-vis de sa propre pensée. Même le plus orgueuilleux se juge très relatif sans consentir à révéler qu’il se prend pour n’importe qui. On ne se prend pour n’importe qui que dans de rares accès de libéralité justificatrice. Les autres sont vexés de n’avoir pas été suivis. C’est donc qu’ils voulaient qu’on leur donne raison. On ne s’expose à passer pour vouloir avoir raison contre les autres qu’on écoute et qu’on s’abstient de suivre que parce qu’on a un raisonnement méthodique. On pousse les autres à aller au bout de leur logique. Si elle est fondée, on s’y rallie, généralement après un certain délai. Si elle ne l’est pas, ele s’écroule. C’est ce qui vexe les conseilleurs non retenus.

vendredi 2 septembre 2016

Querelle de précession

On peut se perdre en paroles et la parole peut se perdre en conversation. On se demande souvent ce qui précède, querelle de précession. Qui vit le plus, des idées ou de l'homme? Les idées vivent plus et l’homme existe mieux. Contingence ou nécessité est l'enjeu de la querelle de précession entre l'essence et l'existence. Le nécessiteux est idéaliste, le fortuit est réaliste. La définition, par son côté attributif, est ontologique. L'ontologie croit à la prédominance des idées. Les mots sont des étiquettes. L'être, c'est l'idée. L'état, c'est l'idée, et l'idée, c'est l'identité. L'action vient mettre l'idée à l'épreuve du mouvement, où l'idée se perd et perd ses attributs. Le mouvement est une castration, et la tribulation met en échec l’attribution. La philosophie est un roman conceptuel. L’aventure est la consolation que trouve l’homme mortel de tout embrouiller pour prévenir sa chute. L’aventure est seconde, comme la mort qui ne se repent pas. L’aventure roulette-tourne et refait les jeux à la foire aux coÏncidences. La coïncidence fait des champs magnétiques et un jeu de hasard de ce qui trouvait sans attrait sens dans la nécessité. Toute querelle de précession cache une querelle de préséance. L'étiquette doit régler cette querelle, Les idées vivent plus que l'homme, qui a plus de naissance. Les mots anoblissent, ces étiquettes. Mais imprimer des étiquettes est la déchéance de l'imprimerie. La noblesse dégénère en fin de race. La dégénérescence guette tout ce qui pense l'immortalité plutôt que l'innatalité. L'inné supporte l'acquis. L'homme n'a pas le souvenir d'avoir commencé. Il se croit inné. Il n'a pas la notion du temps, mais l'instinct de l'éternité. Il ne se croit pas immortel. Les mots, ces étiquettes, précèdent-ils la pensée? Les mots précèdent la pensée que précède la parole. Les idées sont le métier sur lequel s'organise cette trame. Toute pensée qui ne vient pas à la parole ne vient pas à la lumière, mais la lumière est du passé qui a pensé. "ÉÉcrire, c'est dompter les mots". (1) Le génie est génitif, le génie est déterminé. Le passé, c'est le parfait. Le parfait, c'est l'accompli. L'imparfait, c'est l'inaccompli. Le perfectionnisme, ennemi des scrupuleux, empêche l'imperfection de nous maintenir en état de poésie. (2). La divination, ou devinaison du déterminisme, est la divinité mise en état de venaison. La divination est à vomir comme de la divinité venimeuse, car au lieu de s'interroger sur la précession des équinoxes, qui établit la lumière à partir de la nuit, Elle poursuit l’acquis immortel et non pas l’inné factuel. L’avenir est sans précédent. L’espérance plante sa flèche dans l’inné. Espérer en l’avenir, c’est achever l’inaccompli. Ma naissance est trompeuse. J’achève mon apparence. J’accomplis mon imperfection. (1) #Pierre Berger. « À voix nue », 2 septembre 2016). (2) Georges Aldas, L’ETAT DE POESIE, éd. L’âge d’homme.

vendredi 12 août 2016

L'espace mental

(Roman d'un phraseur, IV). Il est curieux que, peu de jours après que j’eus commencé ce ROMAN D’UN PHRASEUR, je me sois inscrit sur Twitter. Je l’avais fait pour surprendre un raciste dont j’avais défendu la liberté d’expression en me demandant si j’avais bien fait. Sur Twitter, on chasse de race. Ce raciste qui est un énarque forme des raisonnements très brillants à l’oral et se métamorphose sur ce réseau social de la phrase où il écrit des horreurs. Sur Twitter, on gazouille comme des rapaces. Ce raciste avait élu ce réseau social où il passe toutes ses journées et écrit ce qui lui passe par la tête, parce qu’il correspondait à sa tournure d’esprit. Twitter est le réseau social de la phrase où l’on chasse de race en fondant sur sa proie. Ceci est circonstanciel et suffira à donner son caractère romanesque à ce qui ne se voudrait pas une méditation ennuyeuse sur la phrase abstraitement considérée. Mais depuis qu’on écrit comme Roland Barthes, qui se vantait d’apporter à ses auditeurs du collège de France un matériau bien « racé » tout en se demandant si la langue était fasciste comme je peux me demander si la phrase est raciste en voyant l’usage qu’on en fait sur Twitter, on ne sait plus écrire des romans, et on se perd en conjectures abstraites sur le matériau narratif. Dans son JOURNAL DE DEUIL, Barthes raconte que souvent, sa maman lui disait : « Mon Roland » et qu’il aurait préféré qu’elle lui dise : « Mon roman ! » Sur Twitter il ne fait pas bon être un chat noir. Moi qui ai peur des animaux, je ne les ai jamais observer, comme la mère de Roland Barthes ne lui a jamais fait la moindre observation. Du coup je ne sais pas si les chats noirs mangent aussi les oiseaux de proie ou si les oiseaux de proie fondent sur les chats noirs. Je n’ai pas l’instinct de le savoir, car je suis moins chat noir que mouton. Mon raciste me prendrait pour un mouton dans la baignoire. Je n’ai pas fuit huit assaillants quand ils me sont tombés dessus au coin d’une rue nocturne et désertique. J’ai peur des animaux, mais je n’ai pas peur des chiens ni des racistes. Je crois n’avoir encore soulevé aucune question depuis que j’ai commencé d’aligner ces phrases. Lea circonstance par laquelle il s’est trouvé que je me suis inscrit sur Twitter deux jours après que j’ai commencé ce roman d’un phraseur est-elle un élément digne d’être narré ? Constitue-t-elle de façon suffisante une de ces coïncidences par lesquelles le destin et la circonstance se retrouvent par synchronicité et se conjoignent par attraction électrique pour créer une péripétie ressemblante au message émanant de la personnalité dont ils machinent les tribulations ? Twitter est le réseau social de la phrase et de la décadence du message. Le livre a décliné en texte qui a dégénéré en message. Le messagea dégénéré de non seulement ne pas se développer en discours, mais de fondre sur son sujet pour en dire tout le mal qui nous en passe par la tête, . Twitter est le réseau des oiseaux qui, au lieu de prendre de la hauteur et de se déployer dans un ciel plein de sens, choisissent d’être des oiseaux de proie sans envergure que leurs ailes de géant n’empêchent pas de voler. « Le soleil brille dans un ciel sans nuage ». Telle était la phrase que je trouvais, enfant, à la fois la plus descriptive et la plus pleine de lieux communs qui fût dans la littérature de jeunesse. Je n’ai jamais vu le soleil de mes yeux et n’en saurais mieux dire. Il me semble qu’Albert Simon répétait tous les jours : « Le ciel sera nuageux dans l’Est avec des giboulées dans le Nord. » Albert Simon n’était pas un aigle, mais il grasseyait d’une façon inimitable. Mme Soleil était l’astrologue de la matinale dont il était le météorologue. Je ne savais pas que la mère Soleil s’appelait Germaine. « Le soleil brille dans un ciel sans nuage » me paraissait la perfection de la phrase descriptive. J’aimais qu’elle ne fût pas éblouissante comme serait prétentieux l’envol des twittos si ces pierrots clownesques de l’opinion péremptoire se prêtaient à ce qu’en dit ma plume : les oiseaux se déploient dans un ciel plein de sens. L’horizon s’élargirait dans l’épaississement du mystère. Mais les rapaces de Twitter ne prennent pas de hauteur. Je me suis inscrit sur Twitter pour écrire des synthèses fulgurantes et fragmentaires. La fusion des twittos qui ne sont pas des aigles n’est pas le caractère fusionnel des amoureux transis, qui ne croient pas en la coïncidence des opposés, ni que Dieu crée en séparant, et ménage le caractère déceptif des relations entre les parents et les enfants. La mère de tous les vivants eut tort de s’écrier : « J’ai acquis un homme » lorsqu’elle mit au monde Caïn. Ce criant, elle se condamnait à ne pas l’aimer, puisqu’elle voulait le posséder et non en être possédé. Les mères couvent, mais n’aiment pas leurs enfants. Caïn était un twittos. Il posait des questions assassines comme : « Suis-je le gardien de mon frère ? » avant, chassé du paradis, d’aller chasser de race en construisant des villes souterraines.Les civilisations seraient nées du paradis perdu. Caïn était un twittos et Eve n’a pas bien crié à sa naissance. Lorsque, se réveillant du sommeil mystérieux où Dieu l’avait plongé comme il Lui demandait de l’aide, Adam vit Eve à ses côtés, il s’écria : « Voici la chair de ma chair et l’os de mes os ! » S’était-il exclamé plus adéquatement qu’Eve n’avait accueilli la naissance de caïn ? Adam avait défini les paramètres de l’amour fusionnel au lieu de comprendre que la femme lui avait été crée de côté, latéralement et non comme son double. La femme n’est pas le second terme de l’homme frontalement divisé. L’homme est la tête et la femme est le cœur. Adam avait paramétré un amour fusionnel dans la nostalgie des âmes sœurs androgines de manière à permettre aux twittos, oiseaux de proie sans envergure, de fondre sur leur proie en phrases assassines. On ne sait de fusion qui ne fasse d’étincelles quand les épidermes se frottent comme deux silex. Je n’ai jamais cru en la préhistoire. Platon n’a jamais expliqué comment les hommes faisaient pour descendre et remonter de la caverne alors qu’on n’y avait pas aménagé d’escaliers. Ils ont mis un temps fou pour inventer l’outil. Aujourd’hui, les twittos ont le culte de l’ustensile. L’homo ingrediens n’était guère futé en affûtant ses massues à l’âge de la pierre taillée. Nous serions passés de l’âge de pierre à l’âge cybernétique de l’âme cérébrale en y perdant la politesse. Mais ce qui rend la préhistoire encore plus inconcevable est qu’on ait mis si longtemps à découvrir le feu alors qu’il suffisait de regarder les silex. Mais l’amour est d’un métal que sa fusionrend long à corroder. C’est pourquoi les hommes furent longs à comprendre comment faire des étincelles. Nous sommes la première époque fulgurante de l’espèce évoluée. Que nous nous appelions sapiens sapiens est un contresens philosophique. Comment Socrate a-t-il pu nous révéler que nous ne savons rien, sinon que nous ne savons pas, pour que nous tuiions le père philosophique en nous appelant sapiens sapiens ? ET Descartes était un bollos, pour avoir désigné du nom de sujet le « cogito ». Le sujet qui proclame son autonomie est plus dhimi qu’un musulman soumis au « tout miséricordieux ». Il ne nous suffit pas de confondre les langues en construisant Babel qui ne cassait pas des briques : la confusion des sens nous a fait prendre un mot pour un autre, et nous lui avons fait dire le contraire de ce qu’ildisait. Le ciel ne casse pas des briques. Il vole bas comme les hyrondelles quand il pleut. Quand les corbeaux volent bas, c’est gros temps pour les charognes. Non, mon raciste, je ne suis pas une vermine. Les racistes sont un peu vermifuges. Je dois à mon côté fusionnel de croire que je pourrais me reproduire par scissiparité. Le fusionnalisme androgynal joue à n’avoir jamais fait le deuil d’être séparé, fait des mains et des pieds pour retrouver son âme sœur, mais croit très égoïstement qu’on n’a pas besoin de pénétrer l’autre pour se reproduire. Le paradoxe vient se nicher partout. Je laisse les racistes chasser le lapereau. Ce ne sont pas des aigles, mais ils peuvent courir deux lièvres à la fois. Pour moi, j’énonce les paradoxes et dénonce l’équivoque. Méfiez-vous des gens qui se disent inconsolables, ce sont des agents propagateurs de l’épidémie du chagrin. Le chagrin n’est pas la pitié. Celui qui vous dit qu’il se meurt de chagrin n’aura jamais pitié de votre peine. L’équivoque est partout, comme le paradoxe. L’homme fut puni par la fusion des langues d’avoir voulu monter jusqu’aux cieux qui ne cassent pas des briques. Mais l’équivoque ne résulte pas de la confusion des langues. L’équivoque a enchâssé toute une polyphonie de sens dans un mot tellement contrapuntique qu’on le dirait des homonymes. L’équivoque procède de la confusion des signes. Les signes ne sont pas arbitraires. Ce n’est pas arbitrairement que les sens ont choisi des mots. Les anagrammes de saussure ont fait litière de l’arbitraire du signe, pourtant proclamé en exergue de la linguistique. Les sens ont été attirés aux signes par des champs magnétiques, comme tout ce qui a trait à la lumière, par la même raison que la fée électricité nous a donné l’éclairage. L’électricité n’est pas la lumière. Mais comme tout ce qui éclaire procède de l’électricité, la lumière est devenue électrique. C’est par aimantation que les sens ont sélectionné des signes, et Dieu n’a cessé de nous faire signe, tout en brouillant la langue des signes. Les sourds se signent, mais la désignation de leur infirmité par la surdité a même racine que l’absurdité. La langue des signes et les synchronicités nous attirent pour qu’à la fois nous sachions que Dieu nous fait signe, et pour que nous ne les comprenions pas. La langue des signes a été inventée pour que les sourds ne comprennent pas. Sartre n’a jamais pu aller jusqu’à écrire du théâtre de l’absurde, car Simone de beauvoir et lui faisaient trop confiance au langage. Le castor l’écrit dans ses mémoires. Le castor ne comprenait pas Roland Barthes, et Roland Barthes ne comprenait pas lelangage, il n’a fait que se rouler dedans. Il ne faut pas écrire pour se rouler dans le langage. Il faut écrire en s’efforçant de ne pas toujours se comprendre et de ne pas toujours être compris, non pour ne pas s’adresser, mais pour révéler que la langue qui nous précède par ses signes, nous dit que l’énigme est déchiffrable, mais que nous ne pouvons pas la déchiffrer. Car si nous déchiffrions l’énigme, nous cesserions de l’aimer. L’horizon s’éclaircirait, mais nous cesserions d’être possédés par le mystère qui s’épaissit. Tout bien réfléchi, « l’horizon s’élargit dans le mystère qui s’épaissit » dit exactement le contraire que : « Le soleil brille dans un ciel sans nuage. » Par contre, je ne peux que me déployer dans un ciel plein de sens. Mais je ne le peux pas, comme les twittos, au risque de la déperdition du message. Longtemps j’ai cru que le message était une invention moderne. C’était à force de voir le livre décliner en texte et le texte en message. C’était à force de m’entendre demander, par la communication stéréotypée de la téléphonie moderne, si l’opératrice qui n’avait que faire de moi pouvait transmettre un message que j’aurais la bonté de laisser à celui quifiltre mon appel. C’était à force de laisser des messages sur des répondeurs ou d’envoyer des mails. C’était à force de faire des phrases. Je ne me suis aperçu que d’hier que des messages ont été transmis de tout temps. Non seulement le message est vieux comme la guerre (les twittos n’ont rien inventé avec leur belligérence de commentateurs), mais un moyen fut même inventé pour les transmettre. Celui-ci s’appelait le télégraphe, et les messages devaient être rédigés en style télégraphique, au mépris de la langue écrite et de la phrase verbale. Les messages se sont transmis dans un style élyptique. Les messages ont méprisé les phrases en exemptant le verbe. Pascal fut le petit télégraphiste de la probabilité. Ses hypothèses s’énonçaient souvent dans un style élyptique. Son attachement à Port-royal-des-champs le rendait comptable d’une grammaire qui savait que tout nom contient le verbe être. Chercher la substance dans le substantif. Je détestais les phrases infinitives. L’infinitif me paraissait un dévoiement de l’impératif. Le message est vieux comme la guerre. Les twittos les écrivent dans l’urgence d’en découdre. Ils en avalent leurs signes pour faire manger son chapeau à leur contradicteur calomnié. Il en va des messages comme de la lumière. S’il se multiplie, il se perd. Il y a la même déperdition d’énergie dans des messages qui se multiplient que dans la lumière qui devient plurielle. La perfection n’est pas assassine. La concision doit pratiquer des incisions, mais trancher sans découper. L’incision est chirurgicale, ce n’est pas un égorgement. L’incision de la phrase tranchante fait ce que fait l’épée à deux tranchants de la Parole et du Nom de Dieu. La phrase passe le réel au fil de l’épée. Le message doit être enroulé dans le livre, et non pas déroulé dans des phrases sans suite. Trop de tweets fait perdre l’esprit de suite. Le message a de la suite dans les idées. La phrase est un appel de volonté à retrouver la substance dans les noms. L’époque des machines termine le culte de l’outil commencé dans la préhistoire. Les machines mettent Dieu fustigeait Ses élus de s’adonner aux cultes d’ouvrages faits de main d’homme par des artisans, manieurs d’outils. L’outil machiniste opère un retournement suprême contre l’homme-machine et son intelligence. L’homme-machine intelligent avait inventé l’intelligence des machines pour qu’elle imite l’intelligence humaine. Aujourd’hui l’intelligence artificielle ne se contente pas de donner des ordres à l’homme (ce n’est pas en vain que les machines dotées de cette intelligence algorythmique ont été appelées des ordinateurs), mais elle le prive de sa faculté principale qui n’est pas la raison, mais celle de se poser des questions. L’homme n’est pas un animal raisonnable, c’est un animal qui se pose des questions. Or non seulement les machines lui assignent sa place dans le trafic et dans le TGV, non seulement elles conforment l’homme à leurs options, mais elles l’interrogent et l’homme les reproduit. L’homme ne répond plus à ses intuitions d’enfants, mais aux questions des machines. La relation est devenue l’interaction (Dieu trinitaire et trirelationnel est donc interactif), la télépathie générale devient l’interconnexion, la dépendance à autrui devient l’interdépendance du monde. L’homme est casé et réagit comme une machine en régressant vers le singe à force de réflexes conditionnés. Tandis qu’il intègre de nouveaux habitus pour se délivrer de ses stéréotypes, ses réactions n’ont jamais été plus stéréotypées. La réflexologie plantaire est devenue machiniste. Il n’éprouve plussous ses pieds ni sous sa baguette l’attrait des forces telluriques. Il ne sent plus la terre tourner sous sa houlette. L’homme capax Dei est au pouvoir du Deus ex machina. L’homme, désir d’amour sans la capacité d’aimer, est ordoné à des machines dont les algorythmes peuvent certes prévoir ses pensées et sont capables de connaissances, mais non de sentimentet encore moins d’amour. Les machines donnent du plaisir à l’homme désireux d’aimer. La condition humaine s’adapte aux conditions des machines. Tel serait le dernier mot du matérialisme qui a perdu l’esprit à force de vouloir n’en voir nulle part, alors que tout peut être à la fois matière et esprit, que l’espèce humaine, au dernier stade de son involution, répondant aux questions de ses machines, et ayant perdu toute vision à force d’être prévue par elles, ne parviendrait pas seulement à vaincre le temps et à conquérir l’immortalité par les progrès de sa science, mais créerait un espace inétendu, un espace mentale et une âme cérébrale. Or que vaudrait un corps immortel qui aurait perdu l’esprit à force de ne plus croire en l’immortalité de l’âme ? N’importe qu’il ait vaincu le temps, ce corps immortel aurait encore de la souplesse. Vaincre le temps ne serait pas sa plus grande perte. La plus grande perte de l’homme serait celle de l’étendue. L’homme perdrait le sentiment du bonheur s’il se mouvait dans un espace mental. Le risque était grand que la chose n’arrivât. La subversion des signes ironisait déjà sur cet homme mental s’exhortant de façon lancinante à se méfier du mental au moment où il entrait dans un espace mental. Le risque de l’espace mental n’est pas conjuré. La virtualisation a beaucoup déréalisé nos rapports. Pourtant le risque de l’âme cérébrale dans cet espace mental où l’on se verrait le moins possible est déjà conjuré. Et il a été conjuré par le besoin du message personnel. Il a été conjuré par la déréalisation du texte en message. Il a été conjuré par la télépathie générale transformée en toile d’arraignée. Il a été conjuré par le réseau social de la phrase. Il a été conjuré par tout ce qui favorise la transmission des messages personnels. Tous ces outils, cultuels ou virtuels, inventés par la matière pour mettre l’esprit au centre au risque de déréaliser la relation qui n’a jamais été saine, ont placé l’homme dans un espace mental oùla communication ne se fait plus au corps à corps, sinon que d’âme à âme. Les âmes ont besoin de se lancer des piques et elles se dardent. Elles gazouillent come des rapaces et se lancent des phrases assassines, tranchantes comme un couperet. L’espace mental aurait pu être le lieu de l’angoisse la plus noire, pour l’homme-esprit, perdu dans un espace matériel et mental. Mais le besoin de se piquer a fait se retrouver les âmes des rapaces. Les âmes se calomnient dans des jacasseries messagères. Il n’y a pas de précédent dans l’histoire qu’elles se soient si bien et si directement connues comme des âmes. Hegel n’a pas eu tout faux. L’avènement de l’esprit dans l’histoire ne s’est pas manifesté comme celui de la paix perpétuelle ni de la raison montant, comme de la caverne, une gamme théologique. La mystique a rattrapé l’homme dans son espace mental. L’homme a eu besoin des âmes. L’avènement de l’esprit dans l’espace mental s’est manifesté comme une comunication des âmes. Mais cette communication des âmes est inter-animale. Ce n’est pas celle d’hommes s’incarnant dans une animalité initiatique ou retrouvant les esprits animaux. La communication inter-animale qui a cours dans l’espace mental est celle de singes en régression machinale et d’aigles s’invectivant en prises de bec et phrases sobres.

mardi 9 août 2016

La phrase et le message

Nous sommes des fulgurants fragmentaires qui nous noyons dans un verre d’eau. Quel malheur d’être l’enfant d’un siècle où tout le monde écrit comme Roland Barthes ! La littérature est devenue masturbatoire. On écrit pour se vider les couilles. Mais quand on s’est vidé les couilles, on a mal à l’estomac. La littérature nous reste sur l’estomac parce qu’on écirt pour se vider les couilles. La littérature est devenue masturbatoire du fait des professeurs de lettres. La flagrance de la dérive masturbatoire de cette littérature qui nous reste sur l’estomac vient moins des fragrances ordurières dont sont envahis nos écrits (Marie-France cohen me disait que j’écrivais come une ordure) que de l’invasion dans le champ littéraire de termes pseudos-scientifiques comme « champ lexical » ou « isotopie ». L’isotopie est d’origine éthologique. L’éthologie est la science du comportement des animaux. La littérature éjaculatoire qui nous reste sur l’estomac se voudrait une thérapie comportementale. Il s’agirait de domestiquer le comportement de l’homme ordurier en assumant son incarnation animale et en l’empêchant de transmettre un message. Notre conscience est un message. Le nom est un message. La phrase est le véhicule d’une synthèse messagère. La littérature n’est pas une phraséologie et elle n’est pas phraseuse. La littérature n’a pas pour vocation de transmettre un message comme le nom, la conscience ou la phrase. Néanmoins la littérature est le support de la phrase. Ce ne sont pas les phrases qui sont le support de la littérature, c’est la littérature qui est le support de la phrase. La phrase n’est que le canevas de la littérature. La littérature est un dessin et son support, la phrase, est messager. La littérature est un dessin sans dessein qui supporte le message des phrases qui la trament. La littérature est une illustration. Elle est l’illustration d’un message. Néanmoins ce qui suit est une involution : nous sommes passés du livre au texte et du texte au message. Et cette involution est due à Roland Barthes. Elle est aussi l’effet des réseaux sociaux, mais c’est une causalité secondaire. Tweeter est le réseau social de la phrase. C’est un réseau social pour écrivains cassants qui parlent comme des Cassandre ou comme des casseroles. Nous écrivons comme des casseroles pour avoir régressé du livre au message par la médiation du texte. Le texte répondrait de lui-même hors de toute notion d’autorité excédant le langage. Le langage n’est tellement pas le verbe qu’il a éludé le verbe. Le texte se réfléchit lui-même en éjaculation du langage précoce et fragmentaire. Quand on s’adonne au plaisir solitaire, on ne fait pas d’enfant. Le livre nous grandissait et nous ajoutait quelque chose, le texte ne nous apporte rien. Il ne nous fait pas d’enfant. Le texte ne nous apporte rien de ne pas nous faire d’enfant. Le livre qui nous faisait des enfants produisait un nouveau message. Il le faisait sur la trame des phrases. Qui lui servaient de support. Le livre était un nom, le texte n’est qu’un adjectif. Lelivre faisait des enfants, produisait un message, engendrait une personne. En dernière analyse, la personne est, plus que la conscience, plus que le nom, le nom propre du message. La personne est le nom propre, la chose est le nom commun. L’ancienne gramaire distinguait entre les personnes, les animaux et les choses. Quand j’ai parlé du génie de la phrase, j’ai d’abord écrit « le génie de la chose ». Et puis j’ai eu un repentir : la phrase n’est pas une chose, elle trame la personnalité. La personne ne l’est pas davantage. Ce n’est pas parce que l’homme doit s’incarner en animal qu’il doit devenir une chose. Bien au contraire : l’incarnation est temporaire. Elle est comme un chemin d’initiation. Pourtant je serais homme à croire que l’Incarnation du Verbe est éternelle. A vrai dire, elle a commencé, mais elle n’aura pas de fin. L’incarnation de l’homme en animal n’est qu’une tribulation dans son destin. Il doit s’animaliser à titre provisoire pour devenir une personne, c’est-à-dire son message. L’homme doit devenir son message comme Nathalie du Vietnam voulait « réaliser ses yeux ». La personne est le nom propre de l’homme. Il n’y a pas de nom commun. Un nom commun est un abus de langage qui désigne une chose de façon générique. Nous sommes en voie de réification. Nous avons pris le parti des choses. Notre art est de compression et notre littérature d’éjaculation comme les dessins d’une tache de sperme sous les draps ou sur le tapis. Notre littérature n’est plus un tissage du message. Seul le message est nôtre. L’époque n’est pas nôtre. Nous avons nos époques, mais l’époque n’est pas nôtre. L’époque n’est pas nôtre et la chose est neutre. Nous sommes en voie de neutralisation du fait de Roland Barthes. Nous pratiquons une littérature du nom commun dans des textes adjectifs qui n’ajoutent rien et sont leur propre autorité. La phrase, comme la conscience, le message, le nom et la personne, est adjonctive. Nous sommes des additifs. Nous ne sommes pas des illustrations comme la littérature, chacun de nous est une autre histoire. L’époque qui n’est pas nôtre est en voie de réification et nous fait glisser sur cette pente savoneuse. Nous ne sommes pas faits pour être neutralisés. La neutralisation nous carboniserait. La vie commence dans le carbone qui est son expression la plus neutre. Elle y commence et n’y finit pas. La neutralité est incorruptible et nous sommes mortels. La carbonisation de notre ardeur messagère et personnelle par la neutralité aurait pour effet de nous attiédir. Le carbone est une matière glacée, nous ne sommes pas faits pour être réfrigérés. La congélation des embryons est la forme la plus achevée de la réification compressive et compulsive. L’un des indices de la réification involutive ne fut pas seulement l’évolutionnisme darwinien et spencerien, mais l’inflexion que lui donna Bergson en postulant qu’au commencement était l’intelligence de l’action. Ainsi traduisait-il le célèbre premier verset du prologue de Saint-Jean. Et comme c’était un esprit conséquent, il estimait que l’homme qui commençait par l’intelligence finissait par perdre la mémoire dans un ordre qu’il établissait ainsi : d’abord l’homme perd la mémoire des noms propres, puis celle des noms communs, puis celle des adjectifs et enfin celle des verbes. La dernière mémoire à disparaître était celle de l’action. Rien n’est plus inactif qu’un souvenir. Un souvenir nous fait poser dans une inactivité bienheureuse. Bergson inversait l’ordre de la phrase. Nous naissions intelligence et nous mourions mémoire. Notre vie n’avait pour but que de nous faire sauter un gué. Nous naissions action et la personne était la première à mourir en nous. La vie n’était pas un chemin de personnification. Aucun message ne nous animait. La mémoire était de la matière délocalisée. Elle n’était plus la matière de la littérature. Elle ne donnait plus matière à ajouter notre histoire au Livre de vie. La mémoire est la matière des lettres parce qu’elle nous représente, posant. La passivité du souvenir est peut-être une illusionpersonnaliste, mais elle nous dessine représentant et transmettant notre message. La littérature s’abreuve aux sources de la mémoire, car un art du dessin doit boire à la source d’une faculté dessinatrice. Chacun est une autre histoire qui ajoute au Livre de vie sans être une figure ou une illustration. J’ai toujours été horrifié par la vision figurative des antéchrist de l’Incarnation tels que les peint saint-augustin. Le style, c’est l’homme, et tout homme a son style. Il y a une figure de style propre à chacun, mais nul n’est une figure de style. Etre des fulgurants fragmentaires ne fait pas de nous des figurants. Ce n’est pas parce que nous portons un masque que nous faisons figure. Pourquoi avoir donné à la personne le nom du masque qui fait pâle figure ? Nous ne sommes pas au théâtre, nous ne sommes pas notre ombre, nous ne faisons pas figure, nous sommes figure, mais nous sommes notre figure. Nous pouvons nous calquer sur un modèle, jamais nous ne serons la figure de ce modèle. Nous avons du style, nous sommes un style, nous ne sommes pas une figure de style. Annie Ernaud a avoué que la première chose qu’avait oublié la professeur de Français qu’elle était était le nom des figures de style. Un nom n’est pas fait pour nommer une figure de style. La figure de style est la chose la plus commune qu’un nom puisse nommer. Un nom est un médicament générique du langage pour étiqueter les choses, mais les pensées ne sont pas faites pour être classées. Le matérialisme n’est pas une plaie parce qu’il mettrait de la matière partout, mais parce qu’il ne met de l’esprit nulle part. L’homme n’est pas une intelligence. L’intelligence est matérielle, elle n’est pas spirituelle. Ce n’est pas que l’intelligence ait une visée actionnariale comme le prétend Bergson. Mais l’intelligence raisonne à froid, carboniquement et incorruptiblement sur ce qui réclamerait de l’esprit, c’est-à-dire un alliage subtil d’intelligence et de mémoire. Les classiques avaient de la raison et les modernes ont de l’entendement. L’erreur des classiques fut d’avoir une raison scolastique et trop hiérarchique. Elle fut de croire aux échelles. L’erreur des modernes est d’abord une supercherie. Le siècle des Lumières a prétendu introduire les lumières de la raison dans ces échelles du visible et de l’invisible. Or cette raison était de l’entendement et on ne l’a pas dit. Mais ce mensonge par omission philosophique s’accompagne d’une supercherie spirituelle. L’entendement qu’on substituait à la raison des classiques, qui était ultramatérialiste, était de la raison spirituelle, et on a feint que c’était de la raison plus matérielle encore que la précédente, si c’était Dieu possible. En multipliant ou en pluralisant la lumière, on a atteint à son unité. Atteindre à pour un être qui ne s’atteint pas lui-même, c’est renier l’objet de son atteinte. L(‘homme des lumières a renié la lumière. Il l’a reniée en la prévisualisant. Il a voulu l’englober dans sa vision et s’en dire le créateur. L’homme des Lumières a renié la lumière et le créateur de la lumière. Il a dit : « Que la lumière soit » et elle ne fut pas. Il a dit : « Que Dieu soit » et Il ne fut pas. L’homme des Lumières n’avait pas tout prévu. Il ne savait pas que la lumière, comme Dieu Qui est lumière, venaient du passé. Il ne savait pas que la lumière était de la mémoire qui éclairait sa personne et son esprit. Nous ne pouvons pas prévoir ni même voir la lumière, mais la lumière se jette sur notre message pour le faire voir. La lumière comme l’omniscience de Dieu pourrait prévoir notre message malgré la tribulation qui est le révélateur du destin. Mais la lumière qui vient du passé se moque de prédire l’avenir. La lumière montre à l’homme en mal de se révéler ce qu’elle ne peut pas faire et ce qu’il devrait faire, comment vivre au présent qui s’enfuit. Qu’est-ce que je cherche en écrivant tout cela ? Je ne cherche pas, je fais une fugue. La musique es tun art de la recherche et de la fugue. Le sujet de la fugue se fuit au profit du motif. Je voudrais comprendre le motif du thème. Celui qui sait ce qu’il cherche se condamne à ne pas le trouver. Mais maître eckhart va plus loin : celui qui cherche quelque chose ne trouvera rien. Celui qui cherche quelque chose en dieu ne le trouvera pas. Et celui qui cherche Dieu cherche déjà quelque chose alors que Dieu est la Personne ou le Principe le plus contraire à la réification. Celui qui, directement ou indirectement, rend sa recherche transitive, anéantit sa recherche. C’est dire que celui qui croit que la phrase est faite pour apposer un prédicat au thème ou un complément au sujet commet une terrible erreur. La phrase n’est pas active et complétive, elle est attributive et statique. Bergson avait tort de croire que l’action était au cœur du verbe. Au cœur du verbe est l’état, mais il faut beaucoup marcher pour trouver une statique. Marcher ne donne pas seulement des sciatiques, mais propose une statique. Il faut beaucoup marcher avant de persévérer dans son être, tel qu’en soi-même, l’éternité nous fige. La statuaire est la viséedu message, mais il faut faire beaucoup de gymnastique pour devenir une artiste statue. Le mouvement n’est pas ultime, mais il est nécessaire. Le mouvement est nécessaire à créer les liens par lesquels les messages s’apprivoiseront dans la télépathie générale. Mais avant que cela n’arrive, toute recherche est une fugue. Je me suis toujours dit que c’était la première fois. Aujourd’hui encore, je veux croire que ce n’est pas la première fois que je fais une fugue, que j’écris en ne sachant pas où je vais et en espérant que cela deviendra quelque chose, que j’ai commencé par le commencement en espérant que le commencement me conduira vers la fin. Je ne sais pas si c’est déjà pour cette fois, mais cette fugue me fait du bien. Comment aurait-on pu commencer par : « Je m’ennuie et le net est calme » il y a quelques années ? Ce n’est pas en vain que les internautes parlent de navigation. Le net, c’est notre nouvelle mer cérébrale. François Fillon a raison, ce n’est pas essentiellement une mutation technique, c’est un changement dans l’étoffe du monde. Autrefois nous priions pour soutenir le monde. Aujourd’hui nous sommes connectés au monde que nous soutenons. Le net est notre mer cérébrale et nous nous interpellons à travers la mer. Les bouteilles que nous y lançons font écho. Jamis nous ne nous sommes interpellés avec tant d’échos. Il y a toujours des résonnances dans un message. Un message qui serait sans résonnance et ne s’inscrirait pas dans la télépathie générale ou qui n’ajouterait rien au Livre de vie serait dans la vacuité. L’ellipse est une forme de vacuité, même si l’elliptique est l’orbite dans lequel tourne la terre sans que nous sentions sa rotation. La fugue n’est jamais une éructation. Le net est la révolution du message qui pouvait accompagner la régression du livre dans cette quantité minimale de langage et de verbalisation. Le net est un changement dans l’étoffe du monde, dont d’autres indices sont l’hyperactivité des enfants et le fait qu’il soit devenu courant que l’on fasse plusieurs choses à la fois. D’aucuns en concluent que l’intelligence humaine a acquis une faculté supplémentaire dans la grande adaptation de l’espèce. C’est une autre manière de ressusciter le terrible surhomme, tellement contondent qu’il devrait mériter à la planète de se débarrasser de l’humanité. Chaque époque a connu un changement dans son étoffe, une révolution mentale qui amène un changement dans la mentalité. La spécificité de cette révolution mentale est qu’elle est cérébrale. Elle conforte le matérialisme dans l’illusion que le cerveau est la couronne de l’esprit. Mais le cérabralisme de ce changement d’étoffe es moins adaptatif et moins étendu que spatial et reptilien. La révolution du message et de la navigation est reptilienne dans la mesure où elle s’accomplit dans l’espace intérieur qu’elle virtualise et communique. J’étais fait pour voir le ent se substituer à la mer, qu’elle soit maritime ou séculière. J’étais fait pour y assister ou pour l’accompagner, car je suis un nom cérébrale en rupture d’incarnation, qui ne porte nulle couronne, mais me déploie à grand-peine dans un espace intérieur saturé. Je n’approuve ni ne condamne ce changement d’étoffe. Mes phrases ne jugent pas, ne choisissent pas, n’éliminent pas, n’excluent pas, elles décrivent en esquissant vaguement une opinion. Mes phrases esquivent en esquissant. Elles sont saturées de ne pas juger et de ne pas éliminer. La phrase est un appel de volonté dans un être mémoriel à l’érection de son message en choisissant et en éliminant pour se situer au sein de la télépathie générale. Les phrases sont une métrique par leur refus du chaos. Les phrases ne veulent pas attribuer par culte de la statique, mais par volonté d’introduire de la héirarchie dans l’anarchie. Les phrases respectent l’anarchie, mais elles veulent la hiérarchiser.

lundi 8 août 2016

Roman d'un phraseur

Aujourd’hui, je m’ennuie et le net est calme. Alors je me dis : Pourquoi ne pas commencer le roman d’un phraseur ? J’ai toujours associé la littérature à la phrase. Et je ne suis jamais devenu écrivain car je faisais des phrases. Je ne suis pas non plus devenu philosophe, car je n’ai jamais su m’exprimer clairement et sobrement. La phrase était mon unité. Naguère, je l’aimais longue. Aujourd’hui, je découvre les joies de la concision. Je n’ai jamais suporter les phrases elliptiques ni compris que la grammaire puisse parler de phrase non verbale. Pour moi, la phrase est liée au verbe eet le verbe à l’action, mais faire des phrases conduit à l’inaction. C’est une forme de far niente très active. Pourquoi les journalistes aiment-ils la politique des petites phrases ? Ils résument comme s’ils ne savaient pas analyser un discours, alors que le discours est une notion qui a émergé récemment dans cete science humaine jargonnante qu’est la linguistique. Pourquoi telle phrase est retenue dans le flux de la parole et passe en citation ? Voilà que je fais des phrases qui ont plus qu’un verbe. Chassez le naturel torrentiel, et le galop tortueux de la complexité reprend son cours. Mon ROMAN D’UN PHRASEUR promet d’être ennuyeux. Je préférerais ne pas l’écrire. Pourquoi certains disent-ils que cette parole de Bartleby est la négation de l’humanité ? Préférer s’abstenir. Option préférentielle pour l’i-noncence, propension à l’inactivité. Dérouler la pelote, évider le fil. C’est ce que m’avait conseillé Francis quand j’écrivais LETTRE A MA FILLE que j’ai perdu dans un taxi un soir ede beuverie. Pourquoi l’ivresse ? IL y a mieux come évasion. On peut faire le tour du monde à pieds. J’en ai rêvé, je ne l’ai pas fait, même si j’aurais préférré le faire. Mais j’en rêvais quand j’étais couché sur le côté droit. C’était mon côté des beaux rêves. Mon compagnon était mon père. Un autre rêve était que j’étais concertiste. J’avais un associé qui s’apelait Pop. J’avais un associé comme mon père. J’aurais voulu associer mon père à mon tour du monde. Je voudrais m’associer mon père et le devenir, au lieu qu’il aurait dû m’inciter à devenir. Quand je vois ce que nous sommes devenus, mes frères et moi, je trouve que nous sommes chacun un tiers de notre père. Mon père ne nous a pas bien élevés. Tout parent qui donne naissance doit s’attendre à se voir instruire un procès en éducation manquée. Mon père était phraseur. Il ne faisait pas de phrases, mais des sentences. Il en avait des quantités que je pourrais encore recueillir, car elles contenaient une vraie morale personnelle. Mon frère poète me dit toujours que c’est à moi de les recueillir, mais j’ai la flemme. Car cela rime avec mon nom qui se termine comme flemme. Je ne fais rien, je fais des phrases. Je les écris à la volée sur mon lit dans l’absence de mails. Et si je n’en recevais plus jamais ! Je voulais écrire : si Internet ne me revenait pas ! Mais la seule personne dont je ne pourrais pas me consoler de la perte est ma future épouse. Internet peut ne pas revenir, j’en reviendrai, je m’en remettrai. Je me livre à un exercice que l’on peut qualifier de deux manières : l’autoanalyse et l’écriture automatique, qui ont deux buts oposés. Paul-Marie Coûteaux disait que la figure de style de de Gaulle était la tautologie : l’idée est sa réalité et la réalité est son idée. Or quel est mon style de phrases ? Ma figure de style est l’opposition. C’est la plus simple. On n’échappe pas au dualisme, ou plus exactement, on ne cherche pas sérieusement d’échappatoire. Je ne suis pas spécialement unitarien, mais j’aurais préféré ne pas découvrir que le paradoxe est le lieu comun de l’home qui, non content de ne pas s’atteindre, se renie. J’aurais préféré ne jamais le découvrir. Maintenant que c’est fais, je me nourris de paradoxes, alant jusqu’à dire que le paradis et le paradoxe ont même parenté de radical alors qu’il n’y a rien de moins radical qu’un paradoxe. Pour aller au paradis, me plais-je à penser, il suffit de se laisser glisser sur sa pente après être tombé du côté où l’on penche. L’idée de Grâce contient ce quiétiste laisser-faire, nullement parent de celui du libéralisme. Mo père se disait libéral et ne supporte pas qu’on ait une autre opinion que la sienne. C’était un paradoxe. Il disait nous souhaiter d’être heureux, mais ne comprenait pas que nous fassions d’autres choix que les siens. Il nous souhaiter d’épouser qui nous voudrions, mais nous conseillait de signer un contrat de mariage avec communauté de biens réduite aux acquets. Il ne voulait pas que nous transmettions son héritage à nos épouses. J’ai entièrement dilapidé le mien à force de non choix. Devant lutter contre l’autorité de mon père, qui ne supportait pas que l’on fasse d’autres choix que les siens, j’ai choisi de ne pas choisir. Ce sont des paradoxes. Le paradoxe est de la bouillie pour les chats, on ne devrait pas se nourrir de paradoxes, c’est de la malbouffe. En plus c’est une figure très mal nommée. Yves Baudelle m’a appris que la vraie définition du paradoxe n’était pas l’opinion contraire, mais l’opinion contiguë. Comme Pascal aurait dit que le contraire de la vérité, ce n’est pas la vérité contraire, mais l’oubli de la vérité contraire. Ce qu’on appelle paradoxe serait mieux nommé antithèse. Je me suis toujours piqué d’avoir l’esprit de synthèse et je suis l’homme de l’antithèse. N’ayant jamais fait un choix, je n’ai pas présenté ma thèse. Je me suis posé en m’opposant, défini par opposition. Je m’aperçois avec horreur que je ne sers à rien, sinon à provoquer des débats. Je suis un rassembleur, mais j’aime provoquer des rencontres improbables, convaincu que l’unité ne consiste pas à penser pareil, mais à pouvoir se parler. Et se parler pour ne rien dire, pour faire des phrases ? Je n’ai jamais servi à rien, mais j’ai aidé les autres à se définir et à réaliser lerus projets. Mon exemple a inspiré à Alain d’écrire un roman qu’il a achevé et dont j’ai corrigé les premières épreuves. Pas les secondes, je n’aurais pas eu la patience de le relire bien qu’il m’ait plu. Alain est organiste et a résolu le problème du tempérament en racontant l’histoire de Froberger. Quant à moi, je n’ai pas fait le tour du monde, mais je suis devenu concertiste. C’est-à-dire que j’ai fait du cabaret à quinze ans, et vais donner mon premier concert d’orgue en septembre à 43 ans. Je suis devenu organiste en n’ayant jamais appris l’orgue, parce qu’en dépannant une amie lors d’une messe au piano dans la chapele d’un hôpital, l’aumônier avec qui j’avais sympathisé m’a dit quinze jours plus tard que, maintenant qu’il me connaissait, il avait donné le feu vert pour commencer la restauration de l’orgue qu’on lui demandait de faire depuis longtemps. Je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne et je ne l’ai pas fait. Les travaux ont traîné, mais je suis quand même devenu organiste. Je suis un organiste mal appris et un apprenti vivant qui balbutie en faisant ses gammes. J’avais écrit cela à francis dans une lettre sur la pensée. Francis m’avait appris le chant grégorien en trois quarts d’heure après un repas où nous avions vidé chacun trois quarts de rouge, dans le sous-sol d’un foyer où j’avais un piano. J’avais acheté celui de Mme Fouquar pour le sauver de sa fièvre vendeuse. Et puis j’ai dû le vendre moi-même, quand mes finances se sont taries à force de dilapider mon héritage. Mme Fouquar était raciste et avait demandé un homme de compagnie à l’ambassade du burkina fAso. Pour qu’il reste, elle a dû l’adopter. Maintenant qu’elle est passée, il a capté son héritage. Or je trouve avec une injustice relative qu’il m’a passablement aidé à dissiper le mien. Je trouve qu’une phrase devrait rester lapidaire. Rester est un verbe d’état. Or le verbe mène à l’action. Rester est un peu comme devenir ce qu’on est. Ces verbes commandent des phrases attributives. On ne devrait jamais qu’attribuer, sans distribuer les bons et les mauvais points. Je suis un redresseur de torts dont on dit qu’il veut toujours avoir raison, mais je n’aime pas la logique des raisons et des torts. La raison du fait que je pense qu’on ne devrait jamais qu’attribuer est que j’aimerais définir. J’aimerais comprendre le motif. Je suis un ancien fort en thème qui aimerait comprendre le mmotif. J’aime la raison en ce qu’elle aide à comprendre. De même que je regrette les paradoxes, je regrette que, dans le déchiffrement universel de l’énigme, nous ayons des points d’accord et des points aveugles, des angles morts de la pensée. Je n’aime pas les points aveugles. Le point d’accord, c’est le « on ». On dit qu’ »on est le pronom imbécile. Je ne suis pas d’accord. Je dis qu’ »on » est le pronom du point d’accord. Comme s’il était imbécile d’être d’accord et que penser pareil était une unité imbécile. Etre d’accord, c’est avoir du cœur, et il n’est pas imbécile d’être émotif, surtout quand on est un fort en thème. A condition de ne pas vouloir émouvoir. Quand j’étais petit, je voulais capter toute la sensibilité pour transcrire toutes les peines du monde, exprès pour faire pleurer le monde sur moi. Ce romantisme a beaucoup choqué Alain quand je lui ai raconté. IL faudrait ne pas vouloir émouvoir. Pourtant le désir d’inspirer la crainte ou la pitié a présidé à la naissance de la tragédie. On écrit pour faire pitié. On veut partager son chagrin. On se figure que de partager son chagrin nous rendra moins malades. Est-ce que je sais ? Quand j’avais cinq ans, j’ai failli mourir de chagrin. On avait dû me placer à l’internat et je ne m’y faisais pas. Je faisais tellement peine à voir que j’ai fait pleurer mon père, qui n’a pleuré que le jour de la mort de son propre père et ce jour-là. Le chagrin est un effondrement. Je me suis effondré de bonne heure et ne me suis jamais redressé. Ou bien c’était pour m’asseoir et dresser mes écoutilles. Je suis un bon observateur. Je comprends bien les personnages. Je m’imprime de mille visages. Je suis comme un caméléon. Je m’intéresse à tout le monde pour n’aimer personne en particulier. Enfin, il y a quand même des gens que j’aime ou que j’ai aimés. J’aime Nathalie, eet j’ai aimé mon meilleur ami. J’ai aimé mon père et aussi ma mère que je croyais avoir haïe. J’ai dit un jour à mon meilleur ami qu’il ne lui arivait rien parce qu’il n’aimait personne. C’était très dur. Il en arrive des choses aux caméléons. Il m’en est arrivé des choses ! Quelquefois j’aimerais les consigner, surtout mes rencontres avec les gens célèbres, mais c’est comme pour la sagesse de mon père, le temps me manque Dans la cuisine, Marie-Claire fait le ménage et parle avec Nathalie. Toutes deux ignorent que je fais des phrases. Je ne me suis pas vraiment redressé, je travaille dans mon lit. On aurait dû me placer en maison de correction, mais je n’aimais pas les baffes. Un jour, Mmle Martin, qu’intéressait beaucoup mon psychisme, car il était contraire au sien, m’a demandé : « Tu te fous du monde ? » Ne sachant que répondre, j’ai dit « oui » et elle m’a baffé. Je n’aime pas non plus qu’on dise qu’on se claque la bise. Il y a de shommes qui font la bise aux femmes et d’autres qui ne la fait pas. Moi, je la fais quand je sens une envie chez la femme. Mais je préférerais ne pas la faire. Je la fais, mais je ne la claque pas. Je n’ai jamais pu me corriger. J’aurais voulu déchiffrer la musique et, encore mieux, savoir l’écrire, mais je n’ai pas la patience. On me dit que j’aurais dû ne pas me contenter de composer de jolis thèmes que je claque sur l’orgue fumant et vrombissant. J’ia de jolies mélodies dans la tête et je les claque bien. Mais il paraît que la musique serait d’essence contrapuntique. Les voix parleraient pour se chevaucher, pas pour être d’accord. Les adeptes du contrepoint reprochent à l’harmonie de penser en accord. Finalement, en musique ne m’intéresse que le thème. Je ne suis pas assez subtil pour comprendre le contrepoint. Je n’ai jamais bien chevauché les femmes. Je ne suis pas un bon cavalier. Je suis un mauvais coup. Je suis cavalier de me traiter de mauvais coup, mais come je n’ai jamais aimé les baffes ! Tiens, voilà ma première phrase suspensive. J’ai suspendu cette phrase, car je préfère les soufflets aux baffes. Ma mère me baffait un peu. J’ai suspendu cette phrase à la patère bien que mno père ne m’ait jamais souffletté. Ses soufflets étaient moraux. L’orgue aussi a des soufflets. Je trouve toujours miraculeux de monter à une tribune. Je fais des effets de tribune tel un tragédien. Je trouve miraculeux de jouer de l’orgue. On ne se sent jamais digne de faire de la musique. Je me reproche en outre (l’horrible conecteur logique ) de ne pa m’yintéresser. Je manque de culture musicale faute de m’y intéresser. Je manque de culture musicale et je me le reproche. Mais la musique est dans ma tête alors que je me fais des idées. Je me reproche de m’intéresser davantage aux idées qu’à la musique. Je me reproche de ne partager sur mon journal que des idées et pas assez de musique. N’étant pas bon cavalier, je suis plein de peurs et de reproches. Ma première peur a été cele des chiens, et j’ai compris dans un déclic, en conversant avec un militaire féru de psychanalyse, que cette peur des animaux était à l’origine de mon inaptitude à la cavalerie. Il faut chasser la bartavelle pour aimer la bagatelle. Mais comment la chasser quand on a peur des chiens ? J’ai eu peur des animaux pour ne pas devenir un animal. S’incarner pour le Dieu-Verbe, c’était devenir un homme ; s’incarner pour une phrase, ce serait passer à l’action ; s’incarner pour un homme, c’est devenir un animal. Je n’ai pas voulu devenir un animal pour continuer de ne pas m’incarner.J’ai eu peur des animaux et de l’incarnation. Souvent, je me suis demandé pourquoi, à l’origine, je n’avais pas aimé la vie. Sur ce point, quelque chose se corrige en moi. J’apprends à l’aimer grâce à Nathalie qui l’aime par-dessus tout. Je me demanddais comment Dieu pouvait demander de choisir la vie à quelqu’un qui n’aimait pas la vie. Je tenais pour acquis que l’amour était inné. Or l’amour est un choix. On n’aime pas si on ne choisit pas. Choisir, c’est éliminer l’inné. L’amour n’est pas un chix volontaire, c’est une volonté d’acquisition, non pour posséder quelqu’un, mais pour être possédé par lui. Tel devient mon amour de la vie : Dans cette phrase, j’ai inversé l’ordre du sujet et de l’attribut. J’ai lu récemment dans une grammaire, non seulement que la phrase pouvait être non verbale, ce qui me révulse comme j’ai dit, mais aussi que le sujet n’était pas nécessairement le thème de la phrase. Le sujet est celui qui parle, il n’est pas ce dont on parle. Bizarrement, ça m’a plu, alors que je n’aime pas tellement les idées nouvelles. Ce n’est pas que je ne les aime pas, mais je ne m’y fais pas. Si ça m’a plu, je crois que c’est parce que, moi qui, en philosophie, me contente de comprendre le motif, en musique, je me contente du thème. Je vais jusqu’à comettre ce sacrilège de professer que le thème du choral, avec sa régularité rythmique et avant qu’il soit orné, est le génie de la musique occidentale. On ne concevrait pas que la variété procède de Bach, mais elle procède de ce thème du choral non préludé et noyé dans la masse. On a noyé les chorals comme le plain-chant alignait des neumes pour orner une voyelle en évitant d’être syllabique. Je suis pour la méthode syllabique et pour la phrase verbale. J’aimerais comprendre le thème et définir. Pourtant je ne suis pas captatif. Je sais bien que définir, c’est pêcher l’infini dans ses filets et le ramener sur le rivage. A Noirmoutiers, j’ai compris que je ne savais plus bien revenir sur le rivage. Je croyais que j’y revenais, mais Alix a dû me chercher à cent mètres de là où nous avions nos affaires. « Encore, me suis-jegrondé, si je m’étais laissé porter par le courant ! ON peut faire des ronds dans l’eau, mais pas des ronds dans la mer ! A-t-on idée d’un corps obèse qui fait des ronds dans la mer ? » Autrefois, j’avais le pied marin. Au Guilvinec ou sur l’île de Sein, Nathalie et moi mettions nos affaires sur une plage. Nathalie ne se baignait pas. Je me baignais et nous nous appelions par-dessus la mer, pour nous retrouver comme des mouettes. Aux Glénans, Nathalie ne m’a pas entendu lui répondre. Elle m’a envoyé chercher par des sauveteurs qui m’ont dit que j’étais allé trop loin. Je n’ai pas protesté. C’était vrai que je n’entendais plus Nathalie. Un jour, Cathy Venisse m’a dit : « Tu es certainement le plus grand artiste d’entre nous, mais tu vas trop loin Tu tombes trop mal ou tu réussis trop bien. Réussite inachevée. J’ai le goût de l’inachèvement. J’ai le goût de l’inachèvement parce que j’ai peur de l’échec. Ce n’est pas un goût, c’est une peur. Il en va des goûts et des couleurs comme des raisons et des torts : on n’a pas tous les mêmes. On ne devrait pas plus se faire de torts qu’avoir des dégoûts. Pourtant nous n’aimons pas tout. Nous n’aimons pas assez. Nous n’en avons jmaais assez de ne pas tout aimer. Même un livre de sagesse dit qu’ »il y a un temps pour aimer et un temps pour haÏr. » Et si dieu Est Amour ? On n’y voit que du feu, on hait quand même. On n’en a jamais assez d’avoir des dégoûts. On a des dégoûts parce qu’on n’en a jamais assez. Les dégoûts naissent aux enfants parce qu’ils veulent faire payer à leurs parents de les faire manger. Les parents et les enfants ne savent pas qu’ils ont, les uns en donnant la vie et les autres en la recevant, contracté un pacte de déception réciproque. Les parents donent à manger aux enfants et les enfants les déçoivent. Mais ce qui est nouveau, c’est, depuis Freud, qu’on n’honore plus son père et sa mère. On les déshonore en disant à des tiers tous les torts qu’ils nous ont faits. On ne naît pas coupable, mais débiteur. Et on ne veut pas avoir des dettes que l’on n’a pas faites. On n’a pas fait ses dettes, mais l e débiteur se forge un créancier. Il se forge des croyances pour rembourser ses dettes. Come il ne veut pas être débiteur et pour ne pas se croire coupable, il accuse les autres. Le diable est l’accusateur. Il est l’accusateur des autres. Moi, je n’accuse pas, je m’accuse. Je n’aime pas les baffes, mais j’accuse le coup. Je suis le fils d’une mère luthérienne dont le pasteur a écrit : « L’home naît coupable devant Dieu. » Je respecte ce pasteur, mais cette phrase est la plus scandaleuse que j’aie jamais lue. ON se forge des croyances pour rembourser ses dettes. Nietzszche se demandait d’où venait la dette et confiait ne pas voir de relation entre la dete et la douleur. On doit rembourser dans la douleur. Alors on croit comme on se détache, pour trouver un antidot et un antidouleur. La foi est un antidot contre la dette. On croit comme on se détache, et on associe la foi au détachement. J’écris cela avec honte et recul, car si je ne craignais d’être présomptueux, je dirais volontiers que je ne connais persone d’aussi croyant que moi. C’est aussi (pourquoi est-ce que je répète cet adverbe ? Alain Breton m’avait pourtant averti que la poésie ne souffrait pas les adverbes, mais je n’écris pas de poésie) que j’ai perdu la foi très jeune. J’ai toujours dit que mon athéisme fut la période la plus libre et la plus heureuse de ma vie. Pourtant je ne perdrais plus la foi pour rien au monde, à présent que je l’ai retrouvée. Mon frère avait raison, du moment que Dieu nous a trans portés un jour, plus jamais onn ne pourra s’en détacher. On associe la foi au détachement, mais le croyant ne peut pas se détacher de Dieu. On aime pour être possédé. On s’attache à dieu en croyant qu’Il a pris sur Lui notre dette, la dette que nous avions à son égard. Rien n’est vanité, mais tout n’est qu’opposition. Mon personnage se plante dans la pose de l’opposant. Mais cette pose est une figure. Ele a beau être ma figure, la figure est une imposture. Je n’ai rien d’un tartufe, mais souvent je me demande si je ne suis pas un imposteur. Je n’écrirais pas sinon. L’écrivain qui se dit imposteur est un lieu commun. On ne fait pas des phrases pour enfoncer des portes. On écrit pour ouvrir des portes et découvrir ce que l’on pense en ne sachant pas qu’on le pensait. Je ne pourrais pas affirmer que les mots précèdent de la pensée, mais la pensée procède de l’écriture et non seulement du langage comme véhicule. Cette procession et préséance expliquent le mépris de l’oral. Car à bien y réfléchir, on ne pense pas moins en écoutant qu’en lisant. Du moins le croit-on quand on ne lit pas. Sitôt qu’on se plonge dans un livre, on admire le travail de l’écrivain qui a pu dégager une telle pensée. Sa pensée nous pénètre, mais nous ne la retenons pas. Car nous revenons à notre poids de forme, à notre moyenne orale. Nous ne lisons pas des phrases, nous faisons la conversation. Alain me disait que la différence entre le dialogue et la conversation tenait à la préparation. La conversation serait, en quelque sorte, un dialogue improvisé. Mais les phrases n’ont pas préparé notre pensée. Elles formulent de la pensée improvisée.

dimanche 24 juillet 2016

L'orgue, immédiat médiateur

L'orgue n'est pas un instrument pour mélomanes. Toutes les fautes qu'on y fait s'y entendent, y compris les fautes de goût. Mais elles peuvent se corriger aussi vite qu'on les a faites. Donc l'orgue met un manteau de Noé sur l'organiste qui perd les pédales. Le mélomane est le snobe qui tousse proustiennement entre les pièces d'un concert, et sait discerner d'insaisissables détails où se niche le travail du musicien averti. L'orgue ne fait pas dans le détail. Ce n'est pas un instrument snobe. C'est une école d'ajustement, où celui qui l'écoute entend quand le musicien s'accorde ou se raccorde à soi-même. L'orgue est la seule chance qu'un musicien ait de s'atteindre, si perfectible que soit l'exécution. Tous les organistes sont censés partager le même répertoire. Mais on reconnaît le style de chacun."Le style, c'est l'homme", et tous les organistes ont du style, puisque leur style est reconnaissable. L'orgue ne fait pas dans le détail, mais fait dans la dentelle. L'orgue est médiateur et immédiat. Nombreux sont ceux qui ont retrouvé la foi par l'orgue. Je crois bien être de ceux-là. L'orgue est un sacramental. L'organiste prie souvent les anges pour qu'ils le secondent, et quand il rend son service, ce qui se passe le dépasse. Il fait des mains et des pieds et prend rarement son pied, mais Dieu descend sur son angoisse qui s'efforce et se fait Sacrement par son modeste concours. L'orgue permet de ne pas choisir entre liberté et imitation. ON est libre à la console, à la mesure du gigantisme du buffet, et des mille occasions qu'on a de se tromper si l'on registre mal. On improvise en imitant, car on n'est jamais mieux servi que par les autres. L'orgue est un "son et couleurs" qui chante son amour de Dieu dans une langue qui ne sera jamais folklorique ou démodée, car le cœur de l'homme a besoin du clavecin, de la harpe et de l'orgue. L'organiste aime Dieu en dépit de lui-même. Il crée du lien et il est seul. IL peut être cabot, mais il est humble avec ou sans le dire. Il sait bien qu'il joue par miracle... Julien, insuffisant et complexé.